lundi 14 mai 2012
Il y a deux cigarettes
commis à 08:01 dans Test-1-2-1-2
Il y a deux cigarettes, mon monde tournait encore ; il y a deux cigarettes, je les gardais pour plus tard pour arriver sans sentir le tabac ; il y a deux cigarettes je marchais droit et j’avais hâte d’arriver ; il y a deux cigarettes j’avais décidé de dire que j’étais désolée, que cette histoire de pause c’était vraiment une idée à la con, que dire que j’avais besoin de réfléchir c’était complètement stupide ; il y a deux cigarettes je voulais dire que c’était tout réfléchi, alors que c’est sans doute une expression que je n’ai jamais employée ; il y a deux cigarettes je savais que je n’avais plus peur de rien et que personne ne sait où il va mais que je voulais qu’on y aille ensemble ; il y a deux cigarettes je pensais encore que j’allais le retrouver tel quel.
Alors je suis arrivée ; alors je me suis assise en face de lui ; alors il m’a semblé différent ; alors il manquait quelque chose dans cet espace entre nous qui soudain était plus que de la distance ; alors j’ai ouvert la bouche pour lui dire que je l’aimais si fort et si pour toujours ; alors il m’a dit qu’il avait rencontré quelqu’un ; alors j’ai demandé « qui c’est » et j’ai pensé « cette sale pute » alors que quand on quitte quelqu’un en théorie faut pas venir se plaindre après ; alors je l’ai regardé et je l’ai vu ; alors j’ai eu envie de l’étouffer ; alors j’ai eu envie de le dévorer pour le garder en moi pour toujours, au chaud ; alors j’ai commencé à avoir très envie d’une cigarette parce que je ne pleure jamais en fumant.
Et la Terre, de manière inadmissible, a continué de tourner ; et quand il a dit son nom son sourire ressemblait à une promesse qui n’était pas pour moi ; et j’ai allumé la cigarette et le barman a dit que c’était interdit et je l’ai regardé et il n’a plus rien dit, de toute façon y’avait personne dans son rade pourri qui était en fait notre rade pourri ; et j’étais bien contente qu’il ait parlé en premier parce que mes deux clopes et mon amour ravalé au dernier moment c’était à peu près tout ce qui me restait ; et je me suis demandé si ça valait la peine mais clairement c’était plus moi qui dansais dans ses yeux alors à quoi bon ; et j’ai fini la cigarette en me disant tiens c’est le dernier moment qu’on passe ensemble, toi qui aimes ailleurs et moi qui me brise en mille petits morceaux tenus ensemble juste par un filet de fumée.
Finalement on s’est levé parce que j’avais dit Bon et que c’était à peu près tout ce qu’il y avait à dire ; finalement il était à l’autre bout du monde et je me suis demandé un instant comment j’avais fait mon compte pour me retrouver devant quelqu’un que je préférais tuer plutôt que de le laisser partir ; finalement il était déjà parti et tuer les gens c’est franchement pas très poli ; finalement je n’ai plus voulu que partir parce que sentir son odeur et avoir à portée de main ses mains, sa bouche et sa peau, c’était un peu trop merci bien ; finalement il a voulu me faire la bise et au lieu de me mettre à hurler plus fort que je n’aurais jamais hurlé qu’un amour éternel qui se dilue dans la première chatte venue c’est moyen éternel et que s’il osait en plus me faire la bise je lui pétais les dents, j’ai fait un pas en arrière et j’ai allumé la deuxième cigarette.
Je dansais d’un pied sur l’autre avec ma clope à la main ; je dansais d’un pied sur l’autre parce que de toute façon tout tanguait dedans moi dehors la rue, dessous le sol soudain mou et dessus le ciel tombé sur ma tête ; je dansais d’un pied sur l’autre en me disant pied droit je le tue, pied gauche je lui dis qu’on recommence que tout est oublié que c’est pas grave et que je l’aime, que je l’aime, que je l’aime tellement que je suis prête à le dire, enfin, pour une fois, après tout ce temps à prétendre que je m’en fous ; je dansais d’un pied sur l’autre pied droit je plante mes dents dans son cou, dans ce creux d'épaule naissante à la peau si douce qui garde bien au chaud l’odeur de ce qui doit être de l’amour, parce que si c’est pas ça que ça sent l’amour franchement je vois pas trop ce qu’on pourrait trouver d’autre, je plante et je mords, et j’arrache et je lâche rien tant qu’il n’est pas mort entre mes dents ; je dansais d’un pied sur l’autre pied gauche je me mets à genoux, je me roule par terre je lèche ses baskets s’il le faut, ses baskets dégueu, je supplie j’implore j’arrache j’humilie je traîne je me dépouille ; je dansais d’un pied sur l’autre et puis j’ai écrasé la cigarette, je suis restée debout mais je suis passée de dos, je suis partie, peut-être que si je m’étais retournée une dernière fois rien de tout ceci ne serait resté vrai, peut-être qu’on aurait pu effacer et décider que ça ponctuait, entre parenthèses, mais lui il a toujours préféré les phrases courtes et il est très fort pour mettre des points et j’allais pas en plus me manger de la ponctuation dans la gueule.
Il y a deux cigarettes le monde tournait encore.
Il faut que j’arrête de fumer.